Publication information

Source:
L’Ermitage
Source type: magazine
Document type: editorial
Document title: “L’Assassinat du Président Mac-Kinley — Czolgosz”
Author(s): Philippe, Charles-Louis
Date of publication: December 1901
Volume number: 12
Issue number: 12
Pagination: 464-66

 
Citation
Philippe, Charles-Louis. “L’Assassinat du Président Mac-Kinley — Czolgosz.” L’Ermitage Dec. 1901 v12n12: pp. 464-66.
 
Transcription
full text
 
Keywords
McKinley assassination (international response); Leon Czolgosz.
 
Named persons
Leon Czolgosz; Jean Grave; Émile Henry; Peter Kropotkin [variant spelling below]; William McKinley [variant spelling below].
 
Notes
The text below is reproduced as given in the original source. Language errors (if any) are likewise reproduced.

The author’s name is given erroneously as Chables-Louis Philippe (p. 466).
 
Document


L’Assassinat du Président Mac-Kinley — Czolgosz

     Tout le monde a vu des portraits de Czolgosz, l’assassin du président Mac-Kinley. C’était un jeune homme de vingt-deux ans, imberbe, au front droit, dont le regard faisait valoir une exquise expression d’adolescence et qui portait la téte avec une franchise à la manière d’Emile Henry, mais avec une simplicité que l’on aimait. Il y a des hommes desquels rayonne la sympathie avant toute parole, et à qui déjà l’on adresse le meilleur de soi-même parce qu’ils cheminent et parlent selon leur vérité. Je ne veux pas ici faire l’apologie du régicide, mais, dans une revue spécialement littéraire, penser aux assassins, aux malheureux, comme on dit en Russie, et parler d’eux comme de toute chose, sans horreur, et comme j’eusse parlé d’une jeune fille dans un jardin de roses. Et pour chercher quelques-unes de ces petites vérités avec lesquelles nous jugeons l’homme, je voudrais éviter l’erreur d’être pauvre, en ne disant pas aux camarades : « Vous avez travaillé tout le jour, nos maitres nous volent nos plaisirs, et celui-ci vous a vengés, » et je voudrais encore éviter l’erreur d’être riche et ne pas dire : « La haine et la bassesse ont armé son bras. Il tuait un roi, troublait une société, faisait sauter les vertus. »
     Nous ne nous comprenons guère. On distingue un « ouvrier », un « bourgeois », et l’on décompose le [464][465] monde comme si la science sociale était une chimie dont les corps limitent leurs combinaisons. Chacun a connu des pauvres, j’apporte ici quelques faits et je ne conclus pas parce que j’estime qu’il n y a pas de conclusion possible et qu’il n’appartient qu’aux hommes grossiers de blàmer au lieu de fournir une explication. Et si l’on objecte je ne sais quels principes sociaux à défendre, j’en appellerai à la sincérité humaine, à la multiplicité des combinaisons qui défient tous les principes et à l’indulgence que doit engendrer toute compréhension plus forte que les passions immédiates.
     Dans un milieu d’employés obscurs et fatigués, voici la seule parole qui fut prononcée au lendemain de l’incendie du Bazar de la Charité : « Eh bien quoi! Ça vaut mieux que si c’était arrivé dans une usine ». Et je me souviens de la mort du petit-fils d’un gouverneur de la Banque de France qui, jouant dans l’escalier, entra dans la cage de l’ascenseur alors que celui-ci descendait, ferma la porte, et fut broyé. Quelqu’un dit : « S’il avait demeuré, comme moi, dans une maison avec un loyer de trois cents francs, il n’aurait pas eu à craindre les accidents d’ascenseur. » Du reste les riches ont aussi leurs bons mots et une dame, dont le mari gagnait vingt mille francs par an, disait un jour, à propos de son domestique que l’on avait congédié : « Il se faisait six cents francs; c’était une belle position, du moins, pour ces gens-là ce que l’on appelle une belle position. »
     Il arrive souvent qu’un jeune homme un peu trop vaniteux gagne, ayant vingt ans, une salaire infime, mange mal et reste le soir dans sa chambre d’hòtel parce que les pauvres n’osent pas sortir. Issu d’un milieu populaire, là où l’instruction semble avoir pour but de procurer des fonctions largement rémunérées, il condamne un monde où la culture de l’esprit n’est pas rétribuée et applaudit aux maux des riches comme à un chàtiment de Dieu. Elargissant encore sa [465][466] haine, le coudoiement de passants bien vêtus, la froideur des quartiers luxueux, lui font maudire toute une société qui ne le considère pas avec attention, et les inintelligences [sic] de ses compagnons de travail le poussant à condamner l’humanité tout entière. Alors un homme énergique comme Emile Henry jette sa bombe n’importe où. D’autres, pénétrés de la philosophie anarchiste, et moins immédiatement violents, mûrissent en silence, prennent la conscience d’un « devoir » supérieur, développent leur idée et choisissent un homme. Je ne veux pas du tout condamner la philosophie anarchiste, claire et belle, pénétrée d’amour et de fraternité, et enseignée par des saints, depuis le cordonnier Jean Grave jusqu’au prince Pierre Kropotkine. Ce serait une mauvaise action car elle contient un peu de la grande espérance humaine. Il y a des jeunes gens si purs que leur vie est un cristal qui reflète leurs pensées en toute ingénuité, et dont les gestes se propagent et vivent à l’unisson de leur cœur. Je crois que Czolgosz était un de ceux-là[.] Il n’y a que deux causes à son crime : intelligence et pauvreté.
     Pour le reste, je ne dirai qu’une chose : il se recueillit, condamna la société dans un de ses symboles, puis, avec la naïveté d’un enfant, crut la briser comme on brise le suprême chaînon du mal, et c’est alors qu’il connut sa voie. Quelqu’un y marcha-t-il plus vaillamment?
     Nous en voyons le résultat. « La libre Amérique » a un autre président, et de ce qui fut un beau cœur, de l’homme qui eùt pu faire autour de lui la belle propagande du savoir, de la force, et de la vertu, il ne reste plus sur les tables des médecins qu’un cadavre que l’on insulte encore. Mais c’est une image que plus d’un conservera, celle du jeune Czolgosz qui mourut avec simplicité et qui disait : « J’ai tué le président Mac-Kinley parce qu’il n’aimait pas les ouvriers. »